En dix ans, la santé périnatale en France a connu des avancées notables, comme la baisse du tabagisme pendant la grossesse ou la réduction de la prématurité modérée. Pourtant, les inégalités sociales et territoriales persistent, tandis que des indicateurs alarmants – hausse de la mortalité néonatale, dégradation de la santé préconceptionnelle des femmes, ou encore sous-utilisation des leviers de prévention – appellent à une mobilisation renforcée.
Un bilan contrasté : entre progrès et signaux d’alerte
La France a enregistré 660 000 naissances en 2024, soit une baisse de 160 000 par rapport à 2012. Cette diminution s’accompagne d’une transformation démographique majeure : l’âge moyen à l’accouchement atteint désormais 31,1 ans, avec plus d’une femme sur quatre ayant 35 ans ou plus au moment de la naissance. Un phénomène qui n’est pas sans conséquences sur la santé des mères et des nouveau-nés.
Les bonnes nouvelles :
- Baisse du tabagisme : En 2021, seulement 11,8 % des femmes fumaient au troisième trimestre (contre 17,1 % en 2010), avec une accélération de la diminution entre 2016 et 2021. Les disparités régionales restent cependant marquées (5,9 % en Île-de-France vs 17,1 % dans les Hauts-de-France).
- Réduction de la prématurité modérée : Le taux global de prématurité est passé de 7,3 % à 6,7 % entre 2012 et 2024, grâce à une diminution des naissances entre 32 et 36 semaines d’aménorrhée.
Les signaux inquiétants :
- Hausse de la mortalité infantile : Avec 4,08 décès pour 1 000 naissances vivantes en 2024 (en augmentation de 1 % par an depuis 2014), la France se classe 21ᵉ sur 27 pays européens. Cette détérioration est principalement liée à une augmentation de la mortalité néonatale (précoce et tardive), souvent associée à des complications de grossesse ou à des anomalies congénitales.
- Détérioration de la santé préconceptionnelle : 38 % des femmes en âge de procréer sont en surpoids ou obèses, et 1 % des grossesses sont concernées par un diabète préexistant. Le diabète gestationnel a doublé en 12 ans (passant de 7,5 % à 15 %), tandis que les désordres hypertensifs progressent (5,5 % en 2024 vs 5,1 % en 2019).
- Anomalies congénitales : Leur prévalence atteint 3,5 % (supérieure à la moyenne européenne de 2,7 %), avec 24 % des cas faisant l’objet d’une interruption médicale de grossesse (IMG). Les malformations cardiaques et les anomalies génétiques (dont le risque augmente jusqu’à 8 fois après 40 ans) sont les plus fréquentes.
Prévention : un levier sous-exploité
Malgré les recommandations, seulement 27,2 % des femmes prennent de l’acide folique avant leur grossesse, et 15,7 % reçoivent des conseils sur la prévention du cytomégalovirus (CMV). Pire : les entretiens prénatal et postnatal précoces, pourtant obligatoires depuis 2020 et 2022, peinent à atteindre une couverture universelle :
- 62 % des femmes bénéficient du premier entretien prénatal.
- 25 % seulement ont accès à l’entretien postnatal précoce (EPNP), alors qu’il est crucial pour repérer les difficultés psychologiques entre la 4ᵉ et la 8ᵉ semaine post-partum.
Un constat alarmant : 73 % des femmes en difficultés psychologiques pendant la grossesse n’ont pas recours aux soins en santé mentale, alors que le suicide reste l’une des deux premières causes de mortalité maternelle (près de 15 cas par an).
Santé mentale périnatale : une priorité absolue
La période périnatale est une fenêtre de vulnérabilité accrue pour la santé mentale des femmes :
- À 2 mois post-partum : 17 % des femmes présentent des symptômes de dépression, 27 % des symptômes d’anxiété, et 5,5 % des idées suicidaires.
- À 6 mois : Les prévalences diminuent (12 % pour la dépression, 21 % pour l’anxiété), mais les idées suicidaires augmentent à 5 % à 12 mois.
- Disparités territoriales : En Guadeloupe, plus de 30 % des femmes souffrent de dépression post-partum (contre 17 % en Hexagone).
Facteurs de risque identifiés :
- Âge maternel ≤ 29 ans.
- Faible littératie en santé.
- Antécédents de soins en santé mentale.
- Expérience négative de l’accouchement.
- Soutien insuffisant des proches.
Quelles solutions ?
- Renforcer le dépistage précoce des troubles (dépression, anxiété, idées suicidaires).
- Développer l’accès aux soins spécialisés et aux dispositifs d’accompagnement (visites à domicile, séances de préparation à la parentalité).
- Sensibiliser les professionnels et le grand public à ces enjeux, notamment via des outils comme le site 1000-premiers-jours.fr ou l’intervention Panjo (visites à domicile pour les parents en contexte psychosocial à risque).
Le rôle central des sages-femmes : agir sur tous les leviers
Face à ces constats, les sages-femmes ont un rôle multidimensionnel à jouer :
a. Promotion de la santé préconceptionnelle
- Encourager la supplémentation en acide folique (vitamine B9) dès le projet de grossesse, via des supports comme le dépliant « Je pense bébé – Je pense B9 ».
- Sensibiliser à l’alimentation équilibrée et à l’activité physique, en s’appuyant sur le guide « De la grossesse à l’arrivée de bébé, avec sérénité » (Santé publique France).
- Lutter contre le tabagisme : Utiliser les outils Tabac Info Service (ligne 39 89, application mobile, site internet) et les dépliants « Grossesse sans tabac ».
b. Prévention des risques pendant la grossesse
- Vaccination : Promouvoir la vaccination contre la grippe (seulement 29 % des femmes enceintes vaccinées en 2021, malgré 56,4 % de propositions) et la coqueluche (66,7 % de couverture).
- Dépistage des complications : Diabète gestationnel, hypertension, anomalies congénitales (via les registres populationnels et le futur entrepôt de données SNOOPI).
c. Accompagnement global et personnalisé
- Intégrer la santé mentale dans le suivi : Repérer les symptômes de dépression ou d’anxiété, orienter vers des soins spécialisés, et utiliser l’EPNP comme levier de détection précoce.
- Soutenir les populations vulnérables : Personnes migrantes (via les livrets de santé bilingues), femmes en situation de précarité (intervention Panjo).
- Promouvoir l’allaitement maternel : Utiliser le « Guide de l’allaitement maternel » pour accompagner les mères dans cette pratique.
d. Plaidoyer et formation continue
- Participer à la surveillance épidémiologique : Contribuer aux enquêtes ENP, Epifane, ou ENCMM pour améliorer la qualité des données.
- S’engager dans la formation : Se tenir informées des dernières recommandations (ex : calendrier vaccinal des femmes enceintes).
- Collaborer avec les acteurs locaux : PMI, associations, professionnels de santé pour un parcours de soins coordonné.
Vers une santé périnatale plus équitable
Les défis de la santé périnatale en France — vieillissement maternel, inégalités, ou hausse de la mortalité néonatale — appellent une réponse collective. Les sages-femmes, actrices de première ligne, y jouent un rôle clé, aux côtés des autres professionnels, pour renforcer la prévention et l’accompagnement à chaque étape
Pour aller plus loin :
- Consulter les bulletins régionaux et les données open data sur Odissé.
- Explorer les ressources de Santé publique France : 1000-premiers-jours.fr, Vaccination-info-service.fr, MangerBouger.fr.
