L'association Soins aux Professionnels de la Santé (SPS) a recueilli des milliers d'appels ces dernières années. Derrière les chiffres, une étude inédite menée par les universités de Montpellier et l'École polytechnique a décrypté les comptes rendus des psychologues entre 2017 et 2025.
La souffrance des professionnels de santé n’est plus un angle mort du débat public. Mais qu'en est-il lorsqu'on analyse scientifiquement la parole brute ? Une équipe de chercheurs a passé au crible l'activité de la plateforme SPS, en analysant qualitativement 330 verbatims approfondis rédigés par les psychologues à l'issue des appels. Cette étude nous livre un miroir percutant de l'état des professions de santé.
L'illusion des chiffres : où sont les sages-femmes ?
Au premier regard, le tableau des appelants de la plateforme SPS peut laisser perplexe. Les infirmiers représentent 14,4 % des appels, les aides-soignants 9,3 %, les médecins 7,8 %... et les sages-femmes ? Un infime 0,53 %, soit à peine 32 appels enregistrés sur la période.
Faut-il en déduire que les maïeuticiens et sages-femmes naviguent dans un océan de bien-être ? Évidemment non. Ce chiffre interroge surtout les mécanismes de défense : l’auto-rationnement du soutien ("tenir bon" pour les patientes coûte que coûte) et le manque de visibilité de ces dispositifs d'écoute au sein de nos réseaux. C'est particulièrement vrai pour les praticiennes libérales, souvent isolées dans leur cabinet face à leur charge mentale. Pourtant, les conclusions de l’étude sur les mécanismes profonds de la souffrance s’appliquent au quotidien.
De la fragilité individuelle au broyeur organisationnel
La littérature scientifique sépare traditionnellement la souffrance en trois piliers : individuel (vie privée, antécédents), organisationnel (conditions de travail) et environnemental (contexte sociétal, agressivité). L’apport majeur de cette étude est de démontrer que la détresse des soignants s'est considérablement complexifiée et aggravée au fil du temps (entre l'avant, le pendant et l'après-Covid). Nous sommes collectivement passées d'une souffrance parfois perçue comme "personnelle" à une détresse massivement générée par l'institution, le système et le management.
Sur les 609 déterminants précis de souffrance codés par les chercheurs dans les verbatims, la répartition est édifiante :
| Catégorie de déterminant | Part dans la souffrance exprimée | Ce qu'elle cache concrètement |
| Organisationnel | 42,4 % | Surcharge chronique, conflits d’équipe, manque de reconnaissance, poids administratif, défaut de soutien managérial. |
| Individuel | 35,6 % | Épuisement, troubles du sommeil, incapacité à déconnecter, sur-engagement culpabilisant. |
| Environnemental | 22,0 % | Agressivité des usagers, réformes incessantes, pénurie de ressources, technostress. |
Les verbatims montrent une prédominance écrasante des causes organisationnelles dans toutes les professions. Le manque de reconnaissance chronique et la dégradation du climat d'équipe agissent comme des déclencheurs.
Des appels d'une gravité alarmante
L'analyse montre que la grande majorité des soignants n'appellent la plateforme que lorsque la ligne rouge est franchie. En se focalisant sur les appels significatifs (dépassant une minute), le verdict de l'échelle de gravité (notée de 0 à 5) fait frémir :
Le stade 3 (Épuisement professionnel / Burn-out) est le premier motif de consultation, représentant 30,8 % de ces appels.
Le stade 2 (Dépression) suit de près et s'établit à 29,6 %.
Les stades 4 à 5 (Idéations suicidaires jusqu'au risque de passage à l'acte imminent) représentent 2,3 % des situations.
À la suite de ces entretiens, 69 % des appelants ont dû être orientés vers une suite immédiate (suivi psychologique en face-à-face, consultations médicales, psychiatres ou services RH), prouvant que ces dispositifs interviennent bien souvent comme le filet de sécurité.
Sortir de la réponse "pansement"
La conclusion des chercheurs résonne comme un avertissement pour les pouvoirs publics et les directions d'établissements. On ne règlera pas la crise de la santé en demandant aux soignants de faire du yoga, de la cohérence cardiaque ou d'apprendre à mieux gérer individuellement leur stress.
Si les démarches individuelles et les lignes d'écoute sont indispensables pour éteindre les incendies psychologiques urgents, la solution pérenne doit être managériale et organisationnelle. Il devient vital de repenser le travail collaboratif, de redonner du sens aux soins et d'alléger la charge administrative qui asphyxie notre temps médical.
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